Antony : « Il y a un fort sentiment d'abandon chez les jeunes Guyanais »

Publié le 22/10/2017
Guyane
 

Alors que le gouvernement vient de lancer des assises des outre-mer, 60 jeunes du réseau Young Caritas – de Martinique, de Guadeloupe et de Guyane – se réunissent du 28 au 31 octobre en Guadeloupe pour se former au plaidoyer et ainsi être force de proposition auprès des institutions pour répondre aux nombreuses difficultés auxquelles ils font face. Regard avec l'un deux sur la situation en Guyane.

 

Entretien avec Antony CORANDI-CHELEUX, 17 ans, lycéen à Cayenne et membre du réseau Young Caritas

 

Au printemps, des milliers de Guyanais ont manifesté pendant plusieurs semaines. Comment analysez-vous ce mouvement de colère ?


Ces manifestations sont le fruit d’un ras-le-bol général des Guyanais qui se sentent délaissés, voire mis à l’écart, par la métropole.

Ce sentiment d’abandon est très présent chez les jeunes fortement impactés par cette situation, à cause notamment des gros manquements au niveau éducatif. (En Guyane, la moitié de la population a moins de 25 ans. Ndlr.)
 

De quels manquements s'agit-il ?


Il y a un vrai manque de structures. Ainsi, on manque d’écoles et celles-ci sont inégalement réparties sur le territoire.

C’est un problème qui touche particulièrement les autochtones qui vivent dans les terres. Pour l'école, les enfants habitant un village qui ne dispose pas d'établissement peuvent encore aller dans la commune voisine. Mais au niveau du collège, les établissements se trouvent uniquement dans les communes du littoral, ce qui implique un coût de logement sur place que beaucoup de familles ne peuvent se permettre.

Par conséquent, beaucoup d'enfants arrêtent leur scolarité à la fin du primaire. Ça se passe en France ! Le problème se pose également à la fin du collège. Là encore, beaucoup de jeunes ne peuvent pas aller au lycée car c’est trop loin.

Résultat, plus de 40 % des jeunes Guyanais quittent le système scolaire sans diplôme, et seuls 12 % d’entre eux ont le baccalauréat.

Plus vieux, nous sommes confrontés à un problème de formation et de débouché professionnel. Souvent, les formations ne conduisent à aucun emploi. Certaines parce qu’elles sont trop déconnectées des besoins du territoire, mais dans  la plupart des cas, tout simplement parce qu’il n’y a pas de travail. En Guyane, 40 % des 15-24 ans sont au chômage.

Lors d’une enquête effectuée en 2016 par le Secours Catholique auprès des jeunes des territoires d’outre-mer, une majorité des jeunes Guyanais ont confié que ce qui les effrayait le plus dans la société était lié à l’insécurité, la violence et la délinquance ?


Nous sommes exposés tous les jours à la violence. La Guyane est le département français le plus touché, avec plus de 23 crimes et délits pour 1 000 habitants.

Dans beaucoup de quartiers à Cayenne, les abords des lycées, les lieux de rencontre comme les places, sont occupés par des gangs qui peuplent les cités, les squats, les bidonvilles. Il y a du trafic de drogue, des règlements de compte entre gangs…

C’est nocif car les plus âgés valorisent leurs méfaits et influencent les plus jeunes qui vont se battre dans les écoles ou alors arrêter leur scolarité pour traîner dans la rue… ces mêmes jeunes fumant et buvant aujourd'hui de plus en plus tôt.

Pour beaucoup de jeunes adultes, la seule solution pour ne pas se laisser entraîner dans cette violence, et pour essayer de construire leur avenir, est de quitter leur famille pour aller étudier en métropole par exemple.

Comment expliquer cette violence ?


Il y a une fascination pour la culture des gangs à travers la musique américaine et les clips jamaïcains. Il y a donc un phénomène d’imitation.

Mais le vrai problème, la cause principale de cette violence, c’est la pauvreté et l’oisiveté des jeunes adultes, qui sont au chômage, et des enfants et adolescents déscolarisés qui traînent dans la rue.

Quand on va vers ces jeunes qui sont dans les gangs, on se rend compte qu’ils sont là parce qu’ils n’ont rien à faire. Il n’y a pas d’activités pour les plus petits, on manque de centres de loisirs et d’associations sportives.

Il y a des maisons de quartier, mais qui ont trop peu de moyens et de rayonnement pour pouvoir les attirer ou même les retenir. Au mieux, ce qu’elles peuvent leur proposer, ce sont des jeux de société.

 

Au mois de mars, vous êtes venu à Paris avec d’autres jeunes du réseau Young Caritas pour exposer cette réalité au cabinet du ministre des Outre-mer et aux équipes des candidats à l’élection présidentielle. Quelles ont été les réactions de vos interlocuteurs ?


Ils ont beaucoup réagi sur les questions d’éducation, de formation et d’emploi. Sur la question de la violence, ils semblaient moins à l’aise. On sentait qu’ils voulaient en parler mais sans savoir comment.

Leur réponse a été uniquement sécuritaire avec l’envoi de policiers supplémentaires. Étonnement, ils ne semblaient pas faire le lien entre l’oisiveté et le manque de perspective des jeunes et la violence.

 

Pour aller plus loin, lire l'article  : Jeunes d'outre-mer : « Ce que nous vivons »

 

Défi jeunes outre-mer

Ce rapport explique les problématiques auxquelles sont confrontés les jeunes des territoires d'outre-mer, et leurs préoccupations. Il propose aussi des solutions.
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Benjamin Sèze
Crédits photos : © Élodie Perriot/Secours Catholique ; © Maxppp
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