Kathy Queue : au nom des jeunes kanaks

Publié le 16/11/2017
Nouvelle Calédonie
Kathy Queue : au nom des jeunes kanaks
 

Responsable du groupe Young Caritas de la tribu de Nathalo, en Nouvelle-Calédonie, la jeune femme témoigne des difficultés que rencontre la jeunesse kanak, confrontée au manque de travail et tiraillée entre traditions et modernité.

Emmitouflée dans un gros manteau en laine, Kathy Queue ne peut retenir un bâillement. Ce vendredi 9 mars, à Paris, ses traits accusent la fatigue. Dans quelques heures, elle sera dans l’avion, à destination de Nouméa. La jeune Kanak de 33 ans vient de passer huit jours en métropole.

Un séjour marathon durant lequel, avec cinq autres bénévoles du réseau Young Caritas venus de Mayotte, de Guyane, de la Réunion et des Antilles, elle a rencontré les équipes de la plupart des candidats à l’élection présidentielle, le cabinet du ministre des Outre-mer et la présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, Christine Lazerges. Son objectif : témoigner des problématiques rencontrées par les adolescents et les jeunes adultes dans les territoires d’outre-mer, et proposer des solutions.

Mission réussie, estime la jeune femme, même si, pour elle, il n’a pas été facile « de [s]’affirmer et d’argumenter en public sans baisser les yeux ». Elle est timide. Et c’est aussi une question de culture. « Chez nous, une femme ne prend pas la parole comme ça, explique Kathy. Nous ne participons pas à la vie coutumière. »

 

Chez nous, une femme ne prend pas la parole comme ça.

 

Assise à côté d’elle, Séverine Simat, jeune Guadeloupéenne, est surprise : « Vous êtes soumises ! » La remarque fait réagir Kathy. « Soumises ? Non ! On a du caractère, réplique-t-elle. À la maison, j’engueule mes frères. » Mais vis-à-vis de la coutume, les choses sont différentes : « C’est plus difficile à faire évoluer », reconnaît-elle.

trois handicaps

Kathy vit au nord de Lifou, une île de la taille de la Martinique située à 160 km de Nouméa. Sa famille appartient au clan Gala, l’un des deux clans de la tribu Nathalo, dans le district de Wet. En Nouvelle-Calédonie, les autorités administratives côtoient les instances coutumières. Kathy décrit une organisation pyramidale qui part du chef de famille – le père ou le fils aîné – jusqu’au grand chef qui dirige le district, en passant par le chef de clan et le chef de tribu.

Comme elle a pu le faire à Paris, elle aimerait que remontent auprès des dirigeants politiques et coutumiers de Nouvelle-Calédonie les problèmes rencontrés par ceux de sa génération. « Ça va être long, plaisante-t-elle. Il faut prendre beaucoup de rendez-vous et il faut de l’entregent. »

Kathy part avec trois handicaps : elle est une femme, elle est jeune et sa famille ne fait pas partie du bon clan, celui qui a l’oreille du chef de tribu. Mais la responsable du groupe Young Caritas de Nathalo a une arme secrète : le diacre de la paroisse. « Lui, il a les clés pour accéder au chef et pour s’adresser aux anciens. Du coup, j’en ai fait mon porte-parole », explique-t-elle avec un grand éclat de rire.

 

Kathy évoque le manque d’activité économique et l’absence de perspectives professionnelles pour les jeunes. Les adolescents qui quittent leur famille pour aller suivre leurs études secondaires et supérieures à Nouméa, puis reviennent dans leur tribu, sont diplômés mais sans aucun débouché.

Elle-même s’est trouvée dans cette situation après un BEP carrières sanitaires et sociales. De retour à Nathalo, « tous les postes d’aide maternelle étaient déjà pris. Et les structures pour les personnes âgées sont quasi inexistantes, car celles-ci vivent chez leurs enfants ».

Du coup, la jeune femme travaille dans les champs avec ses parents. D’autres ne font rien. « Cela génère de la frustration et parfois des problèmes d’alcoolisme. »
 

Le manque de travail génère chez les jeunes de la frustration et parfois des problèmes d’alcoolisme.


Kathy se dit aussi préoccupée par l’émoussement des traditions et de la culture kanak garants, selon elle, de la cohésion sociale. « Notre culture est basée sur l’amour de la terre et de la famille, au sein de laquelle les liens ont toujours été très forts. Nos traditions véhiculent des valeurs d’humilité et de respect de l’autre. Si tout cela disparaît, qu’en sera-t-il du vivre-ensemble ? »

Ce malaise, Kathy n’est pas la seule à le ressentir. En 2016, le Secours Catholique a interrogé 1 000 jeunes d’outre-mer sur leurs rêves, leurs peurs, leurs difficultés. À la question « Quelles sont pour toi les plus grandes sources de pauvreté chez les jeunes ? », la plupart des Calédoniens ont répondu : le « manque d’amour et d’attention à la maison » et le « manque de transmission des valeurs ».

En cause, selon Kathy, les difficultés économiques rencontrées par les familles et l’obligation pour les jeunes de partir à Nouméa. « Les parents travaillent dur et sont moins présents à la maison. Les liens familiaux se distendent. Et comme les jeunes partent pendant trois, quatre ou cinq ans, la transmission des traditions ne se fait plus. »

À Paris, en discutant avec Anthony Corandi, venu de Cayenne, la jeune Kanak a appris qu’à quelques milliers de kilomètres de chez elle, les Amérindiens de Guyane connaissaient les mêmes tensions entre tradition et modernité.

Elle a aussi découvert autre chose. « Je croyais que la Guyane était une île », avoue-t-elle en riant. Il n’y a pas de honte à cela, n’importe qui peut se tromper. Même le président de la République !

 

70 jeunes des Outre-mer réunis à Paris

Vendredi 17 novembre, à la veille de la Journée Outre-mer Développement, les Apprentis d’Auteuil, les Compagnons du Devoir et du Tour de France, le Secours Catholique-Caritas France et le Service militaire adapté s’associent pour organiser, pour la première fois, une rencontre nationale sur le thème « À l’école des Outre-mer – Partageons nos talents ».

70 jeunes des Outre-mer sont venus à Paris pour cette rencontre, accompagnés de professionnels de l’éducation et de l’insertion, et d'acteurs locaux. Tout au long de cette journée, ils discuteront des thèmes du vivre ensemble, de l'accès à l'emploi et de l'insertion dans la société, de la mobilité.

Le but, à travers ces témoignages, réflexions communes et partages d'expériences : explorer les initiatives remarquables développées dans ces territoires en matière d’éducation, de formation, d’insertion, et débattre sur les attentes et les perspectives de développement de ces régions.

Benjmain Sèze
Crédits photos : ©Élodie Perriot /Secours Catholique
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