portrait de Tolekan dans les rues de Bichkek

Tolekan Ismailova : égérie des droits de l'homme

Publié le 06/03/2018
Kirghizistan
 

Au Kirghizistan, les liens privilégiés avec Moscou autorisent le pouvoir à négliger les traités internationaux, notamment les Droits de l’Homme, et à museler l’opposition. Figure de proue de cette opposition et amie du Secours Catholique, l’infatigable Tolekan Ismaïlova.

« Je me bats pour tous ceux qui subissent un régime injuste ».  C’est ainsi que Tolekan Ismaïlova définit laconiquement l’activité qu’elle mène depuis deux décennies, chez elle, au Kirghizistan, pays pourtant jugé le plus démocratique d’Asie centrale. Un pays qui a obtenu son indépendance en 1991, en même temps que les autres républiques soviétiques de la région telles que le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan...

« À l’indépendance, l’espoir de bâtir une démocratie s’est concrétisé, se souvient-elle. Une société civile nombreuse s’est levée et s’est faite entendre. » Tolekan et son mari font partie de ces citoyens engagés dont les opinions ne pouvaient pas s’exprimer du temps des Soviétiques. L’indépendance libère leur parole et leur désir de démocratie les conduit à mesurer le nouveau pouvoir à l’aune des Droits de l’homme. Une vie militante débute  qui s’avère dangereuse et cruelle.

Nous étions tous égaux

La vie de cette femme énergique, au visage solaire, a débuté un an après la mort de Staline, en 1954, sur les bords du lac salé d’Yssik-Koul, au nord-est du Kirghizistan. Ses parents étaient enseignants. « Dans le village, Russes, Tatars, Coréen du Nord et gens du cru allaient à la même école, travaillaient et vivaient ensemble. La solidarité battait son plein et nous étions tous égaux », se souvient-elle.

Arrivée à Bichkek, la capitale, pour suivre des études universitaires, elle découvre qu’ « en dehors du Parti communiste, on n’existe pas ». Elle découvre aussi des étudiants aux idées proches des siennes, des idées de solidarité, d’égalité, de fraternité. Parmi eux son futur mari, un « dissident, journaliste à mi-temps, proche du mouvement démocrate ». En l’épousant, en 1972, elle épouse sa cause.

Le couple s’installe dans une vie modeste faite de lectures et de promenades en montagne, ponctuée par la perte d’un premier enfant, puis la naissance d’un second, une fille, Lyra, aujourd’hui avocate et responsable d’une ONG de protection des mineurs en danger. L’enfance en danger et les enfants délinquants sont d’ailleurs la première cause à laquelle elle s’intéresse après l’université, quand elle devient travailleuse sociale. « Un engagement plus qu’un travail », dit-elle qui façonnera les dix-huit ans passés dans ce métier.

nous avions besoin de définir notre citoyenneté

A l’indépendance, Tolekan croit pouvoir s’engager en politique. « La nouvelle municipalité m’avait donné la direction d’un service socio-économique. Mais le maire était à la solde du Kremlin et il m’a obligé à engager des personnes incompétentes pour ce service. J’ai refusé. Il m’a poussé à démissionner. »

Elle s’engage alors dans l’humanitaire auprès d’une ONG internationale, le Centre Interbilim, de protection et de promotion des droits de l’homme. Cette ONG basée aux Pays-Bas a besoin d’un citoyen kirghize pour mener son plaidoyer dans la langue du pays. « C’était à une époque où nous avions besoin de définir notre citoyenneté, explique-t-elle. Nous avons incité le gouvernement et le parlement à voter une loi sur l’organisation politique. C’était en 1999. Cette loi est toujours en vigueur. »

j’étais qualifiée de traitre

Commence alors une attaque du pouvoir politique, contre les défenseurs des droits de l’homme en général, et contre Tolekan en particulier. « A la télévision, dans la presse (aux mains du pouvoir), j’étais qualifiée de traitre. » Les attaques continuent encore aujourd’hui : fin 2017, le président traitait publiquement d’ « ennemies du peuple », Tolekan et une autre défenseure des droits de l’homme. 

Qu’importe ! Après Interbilim, Tolekan s’attaque à la corruption. Elle monte avec d’autres militants l’association Citoyens contre la corruption. Cette ONG locale va bientôt se préoccuper de la catastrophe écologique provoquée par l'exploitation d'une mine d’or. Aussi, en 2007, elle revient à ses premières luttes en créant Bir Duino, (“un monde unique“ en kirghize), pour trouver d’autres moyens de sensibiliser l’opinion et de faire pression sur le personnel politique. Et pallier le silence de la presse.

Les films sont un bon moyen pour éveiller les consciences

Avec le soutien d’autres ONG nationales et internationales, dont le Secours Catholique, Tolekan va créer le festival international du film des droits de l’homme de Bichkek. « Les films sont un bon moyen pour éveiller les consciences et lever les tabous, dit-elle pour justifier ce nouveau moyen de faire du plaidoyer. Au début, nous avions peu de monde et peu de moyens. Mais chaque année, le festival prend de l’importance et le public se fait plus nombreux. »

« Depuis onze ans, le festival est un véritable succès, assure Geneviève Colas, ancienne responsable des programmes d’Europe Centrale à l’époque où elle a rencontré Tolekan. Des films venus du monde entier sont vus par des milliers de Kirghizes, dans un des plus grands cinémas de la capitale mais aussi dans les écoles et d’autres salles. Ces films privilégient les débats et les rencontres avec les réalisateurs et les journalistes internationaux. »

On ne se bat pas frontalement contre une dictature

En 2008, un an après le lancement du festival, Tolekan et son mari publient une tribune dans près d’une vingtaine de journaux internationaux. Ce n’est pas la première fois qu’ils font appel à la presse étrangère pour dénoncer les dérives du pouvoir. Mais cette fois-ci, la sortie de l’article coïncide avec l’empoisonnement dont son mari est victime.

« L’empoisonnement est difficile à déceler, se remémore Tolekan pour qui cette période est toujours douloureuse à évoquer. Les médecins ont isolé mon mari, au sein même de l’hôpital. Ils m’ont empêché de le voir, de lui parler. Il est mort sans que je puisse le revoir. Quelques jours après, j’ai essayé de réagir en portant l’affaire devant la justice mais mon entourage m’en a dissuadée.» « On ne se bat pas frontalement contre une dictature », lui disent-ils en substance.

Il y a des milliers de Tolekan au Kirghizistan

En 2009, la République française a décerné son Prix des droits de l’Homme à Tolekan Ismaïlova et à l’ONG qu’elle dirige. Depuis dix ans, Bir-Duino a vu ses bureaux régulièrement volés et saccagés. Plusieurs fois arrêtée, emprisonnée, accusée de porter atteinte à la stabilité de l’Etat, cette irréductible avocate des droits de l’Homme est toujours là, sourire aux lèvres, refusant de se voir en victime mais plutôt en citoyenne bafouée : «  Je ne suis pas unique. Il y a des milliers de Tolekan au Kirghizistan. »

 

 

Jacques Duffaut
Crédit photo : © Élodie Perriot/Secours Catholique
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