Vie étudiante : la grande débrouille

Publié le 09/01/2018
Normandie
Vie étudiante : la grande débrouille
 

Au Havre, le Secours Catholique écoute et accompagne les étudiants en situation de précarité, nombreux à avoir du mal à se loger, se nourrir et assumer l’ensemble des frais liés à leur cursus. Les étudiants étrangers sont les plus touchés.

Un froid humide imprègne la cité portuaire. Ce jeudi soir, ils sont 350 étudiants havrais à se presser au rendez-vous de la distribution alimentaire, dans les locaux du Secours Catholique, rue Michelet, à dix minutes à pieds des facultés.

Leur nombre a de quoi impressionner, mais l’opération se déroule dans une atmosphère détendue. Le baby foot au milieu de la salle est pris d’assaut, les sièges arrangés autour de tables basses, façon salon « cosy », aussi.

La distribution est organisée par l’aumônerie catholique des étudiants du Havre, deux jeudis par mois. Contre trois euros et la carte étudiante, les jeunes gens remplissent leurs cabas de denrées en provenance de la banque alimentaire.

Étudiants en graphisme à l’école supérieure d’art et de design, Mathieu et Théophile viennent pour la deuxième fois. Ils ont eu vent de la distribution via la page Facebook de leur établissement.

« On a pas mal de frais en dehors de l’école pour réaliser les créations qui comptent pour nos examens : frais d’impression, de matériels … ça empiète sur notre budget nourriture », expliquent les deux boursiers.

 

Au final, il nous reste 120 euros à deux pour la nourriture et les à-côtés : forfaits téléphone, assurances, vêtements… 

Léa et Laury

« Les parents paient notre loyer du Crous, mais on a des frais pour nos deux voitures qui nous permettent d’être indépendantes, et l’abonnement du tram à régler, témoignent Léa et Laury, deux sœurs originaires de Fécamp et inscrites en lettres pour l’une et en droit pour l’autre. Au final, il nous reste 120 euros à deux pour la nourriture et les à-côtés : forfaits téléphone, assurances, vêtements… ».

Les deux jeunes femmes ont dû surmonter leur appréhension de devoir recourir aux colis. « Ici, on a des biscuits pour les goûters, du lait pour le petit déjeuner – c’est super important ! -, du poulet… C’est une bonne base, une sécurité. »

Embrassant du regard les étudiants massés autour d’elles, elles ajoutent : « On se rend compte qu’on n’est pas les seules à en avoir besoin ! ».

 
Vie étudiante : la grande débrouille
Contre trois euros, les étudiants remplissent leurs cabas deux jeudis soirs par mois.
 

20% d'étudiants étrangers

Outre des étudiants locaux au budget très serré, la distribution alimentaire rassemble en grande majorité des étudiants étrangers. Ces derniers représentent 20% des étudiants sur le campus du Havre.

Sans ces jeunes venus d’autres continents, certaines filières, en particulier techniques, seraient désertées. « Nous sommes 30 dans ma promo et il n’y a qu’un seul Français, témoigne Ahcene, un étudiant algérien de 23 ans, en Master 2 « Systèmes énergétiques électriques », qui vient de temps en temps chercher un colis, « surtout en fin de mois ».

 

Certains font des allers-retours en bus pour bosser à Paris, aux petites vacances et même le week-end.

Ahcene

Si « une politique attractive est menée pour faire du Havre une ville universitaire de premier plan, explique Benoît Laiguillon, animateur du Secours Catholique au Havre. Les conditions d’accueil laissent à désirer : il n’y a que deux assistantes sociales, pas assez de logements Crous. Certains étudiants s’entassent à plusieurs dans des chambres minuscules ; d’autres se lèvent à 5 heures du matin pour faire les marchés moyennant 30 euros… C’est la grande débrouille ! »

Pour s’en sortir, Ahcene travaille 18 heures par semaine dans un hypermarché, y compris le week-end. « Quand tu viens ici, tu sais qu’il va falloir faire des sacrifices », confie l’étudiant.

Il n’a aucun jour de repos, mais il s’estime chanceux, car beaucoup de ses compatriotes n’ont pas trouvé de job au Havre. « Certains font des allers-retours en bus pour bosser à Paris, aux petites vacances et même le week-end. »

Difficulté à se loger et se nourrir, à payer les frais nécessaires à l’obtention ou au renouvellement de leur titre de séjour, à toucher les APL en temps et en heure, à s’acquitter des impôts locaux et des factures d’énergie, à trouver un boulot d’appoint, un stage de fin d’études … Les étudiants étrangers se heurtent à une succession d’obstacles.

Ils sont nombreux à ne disposer que de quelques économies pour démarrer l’année, à n’avoir aucune visibilité et peu, ou pas, de soutien de la famille.

 
Vie étudiante : la grande débrouille
L'aide alimentaire est assurée par l'aumônerie des étudiants.
 

permanence d'aide sociale

Préoccupé par ces situations qui frisent la détresse, le Secours Catholique assure une permanence d’aide sociale, deux jeudis par mois, en alternance avec la distribution alimentaire.

Des bénévoles reçoivent en tête à tête les jeunes qui viennent sans rendez-vous, et décident ensuite, collégialement, du soutien qu’ils peuvent leur apporter.

« On essaie de trouver d’abord des solutions autres que financières : en activant nos réseaux personnels, en orientant les étudiants vers les services adéquats », expliquent Romain et Clémence, un couple de trentenaires qui s’investit dans la permanence depuis un peu plus d’un an.

« On se sent parfois impuissant face aux galères des jeunes, confie Christie, une autre bénévole. Mais l’accueil et l’écoute sont importants. On prend le temps, ça crée du lien ».

 

(J'avais) 1130 euros … et encore, c’était une dette. Ça a été une vraie souffrance. Il fallait dépenser le minimum.

Khellaf

Pour Khellaf, un étudiant algérien de 26 ans en licence « Ingénierie de l’énergie électrique », ce coup de pouce a été salutaire.

Pour venir en France continuer ses études, le jeune homme a dû prouver – comme la plupart des étudiants étrangers - qu’il disposait sur un compte bancaire des ressources suffisantes pour assumer une année universitaire.

En réalité, et là encore comme beaucoup d’autres, il a emprunté le montant nécessaire et l’a remboursé aussitôt son visa accepté.

Il se souvient de la somme exacte qu’il avait réellement en poche en débarquant au Havre : « 1130 euros … Et encore, c’était une dette. Ça a été une vraie souffrance. Il fallait dépenser le minimum. »

« le papier peint se décollait »

Khellaf a réussi à dégoter de petits jobs mal payés, au noir, et aux horaires très contraignants. Au début, il a partagé avec un camarade un logement insalubre pour 220 euros mensuels. « Il était gorgé d’humidité, le papier peint se décollait », se souvient-il.

Pour leur permettre de quitter l’endroit sans préavis, les bénévoles du Secours Catholique ont menacé de signalement le propriétaire sans scrupule. Après de longs mois d’attente, Khellaf a obtenu une chambre au Crous.

 
Vie étudiante : la grande débrouille
David, étudiant venu d'Équateur.
 

hébergé gRatuitement chez une « mamie »

Venu de Guayaquil, en Équateur, et inscrit à l’IUT de génie électrique informatique industriel du Havre, David bénéficie quant à lui d’un « bon plan » décroché via la permanence d’aide sociale du Secours Catholique.

Le jeune homme de 23 ans est hébergé gratuitement chez une « mamie » de 99 ans. « Elle est plus active que moi ! plaisante le jeune homme à la barbichette brune. Elle se lève très tôt pour aller à la messe. »

Au début, David payait un logement dans le parc privé. Ses parents l’on soutenu un temps, mais on dû espacer, voire interrompre, leurs envois d’argent.

« La première année, je suis arrivé en septembre : à Noël, j’avais épuisé toutes mes économies. J’ai dû réduire mes dépenses à presque zéro », explique le sud-américain.

 

À ma mère qui est malade, je lui dis que tout va bien, que je suis bien installé et que je ne manque de rien… 

Khellaf

Comme beaucoup de ses camarades, David fréquente chaque semaine les Restos du cœur. « On peut se sentir coupable, presque un parasite », confie-t-il.

« On se sent marginalisé, renchérit Khellaf, désespéré de ne pas trouver d’employeur qui accepte de le déclarer. Comme si on venait d’une autre planète. »

Les deux étudiants avouent aussi pâtir de la solitude et d’une difficulté à nouer des liens avec les étudiants français.

« Je n’ai pas encore réussi à me stabiliser, confie Khellaf, qui doute de son avenir. Chaque jour a sa couleur. Mais à ma mère qui est malade, je lui dis que tout va bien, que je suis bien installé et que je ne manque de rien… ».

COURS DE FRANÇAIS

Veriko, une Géorgienne au regard pétillant, n’a, elle, pas eu de difficultés à s’intégrer à sa promotion, au sein de l’école supérieur d’art et de design.

Même si, au départ, seule étudiante étrangère ou presque dans sa classe (à l’inverse des autres filières), elle a craint que son français ne soit pas à la hauteur.

« J’étais un peu stressée », avoue-t-elle. Pour progresser, l’étudiante a suivi des cours de langue avec le Secours Catholique.

L’association accompagnait déjà ses parents (arrivés de Tbilissi il y a plusieurs années et sans ressources) et son petit frère, champion en herbe de judo qui, grâce à ses talents en équipe de France, a récemment acquis la nationalité française.

« On est sur le bon chemin », sourit Veriko, qui a obtenu son titre de séjour et compte poursuivre son cursus dans le graphisme.

 
Vie étudiante : la grande débrouille
Veriko, dans les couloirs de son école d'arts.
 

PRÉ-ACCUEIL DES YOUNG CARITAS

Pour se sentir moins seul, David a trouvé la parade : il s’investit dans l’équipe jeune du Secours Catholique -  l’équipe Young Caritas - constituée d’une cinquantaine d’étudiants qui ont été soutenus ou le sont toujours et ont envie de s’engager.

« Ça m’occupe en dehors des cours, et ça me permet de donner en retour », explique David.

Les Young Caritas ont initié plusieurs actions, dont le « pré-accueil » en amont de la distribution alimentaire du jeudi : un système de cartes de passage et d’appel aléatoire afin d’éviter les tensions liées à l’attente.

 

J’aime aider, et ici, c’est amical. C’est fait par les étudiants, pour les étudiants. On se connaît tous.

Youcef

Ce sont les jeunes eux-mêmes qui organisent le passage, vérifient les cartes, les tamponnent etc. Ils proposent également des boissons à leurs camarades, pour patienter.

«  Je suis venu ici prendre mon colis comme tout le monde et je me suis porté volontaire pour participer, témoigne Youcef, 21 ans, en licence d’informatique, qui veille à ce que les étudiants ne passent pas deux fois dans la file. J’aime aider, et ici, c’est amical. C’est fait par les étudiants, pour les étudiants. On se connaît tous. »

café des langues

Arrivé en 2011, Gilles, Gabonais, a participé à la naissance de l’équipe. « De fil en aiguille, à partir de la distribution du jeudi, on a constitué un groupe de jeunes qui se retrouvaient pour discuter et partager des moments, par exemple un brunch le dimanche », explique l’étudiant en Master « Ingénierie de projet d’économie sociale et solidaire ».

Il pointe l’importance, pour des jeunes sans attaches familiales dans la région, de se trouver une place dans la cité et se constituer un réseau, social et amical.

Depuis, un café des langues hebdomadaire est né – que David, qui parle l’espagnol, le français, l’anglais, et apprend le japonais ne manque jamais – ou encore des cours de gym douce. Gilles travaille aussi à monter des actions de sensibilisation aux droits de l’homme en direction des écoliers.

À partir des situations de précarité et parfois de détresse d’étudiants souvent isolés, c’est un réseau amical d’entraide et de solidarité qui, progressivement, s’étoffe.

Clarisse Briot
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique.
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