Grand froid : le stress de devoir dormir dehors

Publié le 01/03/2018
Yvelines
Grand froid : le stress de devoir dormir dehors
 

Pour répondre au Plan grand froid déclenché samedi 24 février, l'Association des cités du Secours Catholique (ACSC) héberge, toute cette semaine, des personnes sans abris dans les locaux de l'accueil de jour du Secours Catholique de Versailles. Ce mardi 27 février au soir, Farouk, Claude et El Hassan s'apprêtent à y passer la nuit. Reportage.

« C'est ça la vie, on est pas gagnant à chaque fois », philosophe Farouk. Puis c'est au tour de Monsieur Claude de poser son domino, lui qui tient une rigoureuse comptabilité des points dans un petit carnet qu’il ne quitte pas. Il rudoie gentiment El Hassan afin qu'il lève les yeux des vidéos défilant sur son portable, et qu'il revienne dans le jeu. Et surtout, surveille qu'il ne triche pas. Ce soir, les trois compères resteront au chaud entre les murs de l'accueil de jour du Secours Catholique de Versailles où ils ont passé l’après-midi.

Cette ouverture exceptionnelle pour la nuit est une idée d’Anne-Lise Lelong, directrice du centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) voisin géré par l'Association des cités du Secours Catholique (ACSC). Elle répond à une demande de la Direction départementale de la cohésion sociale (DDCS). « Ils m'ont appelé vendredi soir pour savoir si je pouvais accueillir plus de monde qu'à l'accoutumée, dans le cadre du Plan Grand Froid. »

Où caser ces nouvelles personnes ? La jeune femme s’est alors souvenue qu’il y a cinq ans, dans des circonstances similaires, les portes de l’accueil de jour du Secours Catholique voisin avaient été exceptionnellement ouvertes. Elle a décidé de renouveler l’expérience, pour toute la semaine. S’en est suivie une excursion chez Décathlon pour faire l'acquisition de cinq matelas gonflables et de sept duvets. Ce lundi soir, le bivouac est prêt.

 

Farouk, El Hassan et Claude dorment habituellement dans un centre d’hébergement d’urgence situé à quelques rues. Mais, à cause de la forte demande, ils doivent libérer leur place une semaine tous les mois. « Pour laisser sa chance à chacun », justifie Claude.

Coup du sort, ce mois-ci leur semaine de « carence » tombait pile au moment où on annonçait un froid glacial. Ils ont accepté avec soulagement l’invitation d’Anne-Lise à rester dormir. « Ici, le dortoir n'est pas idéal, mais au moins, on est tranquilles ! », assure Claude. « Et puis on se connaît, on rigole ensemble dans le respect. Hein Monsieur Claude ? », ajoute El Hassan, taquinant son aîné. « Je vais mettre ton matelas dehors si tu continues », rigole M. Claude. « Et moi je vais réserver une place au cimetière pour papy », renvoie El Hassan. On ne peut pas dire qu'ils fassent dans le politiquement correct, mais rire ensemble leur permet de trouver un réconfort dont ils manquent singulièrement.

stress

Autour de la table ronde du local, l'ambiance se tend à l’évocation de l’incertitude face à laquelle tous les trois se sont retrouvés le matin même, alors qu'ils ne savaient pas où ils allaient passer la nuit. La discussion s'enfièvre. Farouk, El Hassan et Claude évoquent le malaise éprouvé chaque mois, la veille du jour où il faut quitter le centre d’hébergement d’urgence et trouver une autre solution pour la semaine.

« On voit les gars qui commencent à stresser et qui s'énervent de plus en plus au cours de la journée. Le lundi matin, ils appellent le 115 dès 8 heures. Souvent, on ne parvient à avoir quelqu'un qu'à 15 heures. Des fois, tu passes la journée à appeler et tu n'as pas de place. L'autre jour, j'appelais avec trois portables en même temps. Ça rend les gens dingues », explique Farouk.
 

À la télévision, le président a dit que tout le monde serait logé.

El Hassan.

« Là, pour le plan grand froid, il y a eu des problèmes d'organisation. Cet après-midi, le 115 a dit à certains qu'ils n'avaient pas de place pour eux, puis les a rappelés en leur disant que finalement c'était bon... Ils mettent les gens dans un tel stress que c'est un coup à casser ton téléphone », enchérit El Hassan. Il poursuit : « À la télévision, le président a dit que tout le monde serait logé. Mais c'est faux. À chaque fois, l’assistante sociale dit qu'elle n'a rien à me proposer. »
 

 

Cette année, le profil des personnes accueillies par l'ACSC dans le cadre du plan grand froid étonne Anne-Lise. « D'habitude, pendant l'hiver, nous recueillons une population plus abîmée, ceux qui refusent de venir en centre d'hébergement ou en foyer, qui vivent dans les bois. Ils n'arrivent que le soir, et souvent bien alcoolisés. Mais cette fois, ce sont des personnes plutôt insérées socialement, qui n'ont pas été orientées assez tôt. »

Arrivé de Kabylie, en 2009, pour suivre un master d'informatique, avec un visa étudiant, Farouk a d'abord été hébergé dans sa famille, avant de décrocher un job de réceptionniste dans un hôtel et de louer un studio. « Puis je suis tombé dans une sévère dépression. Je ne sortais plus de mon studio, je ne parlais à personne. Mon cousin m'a hébergé  pendant un an, puis il m'a demandé de partir. Alors j'ai appris comment on se servait du 115. J'ai fini par aller en foyer. »

Pendant deux ans, sa situation s’est améliorée. Farouk était suivi médicalement et faisait même du bénévolat au Secours catholique : soutien scolaire, collecte alimentaire etc. Mais fin 2017, alors qu'il essayait de diminuer son traitement, les problèmes se sont accumulés : un découvert à la banque, des problèmes d'assurance maladie. « Dans mon foyer, un homme était constamment dans la provoc. Un jour j'ai craqué, je l'ai poussé. Et j'ai été renvoyé », regrette le jeune homme.

 

Claude, lui, aime à se présenter comme un « Ch'ti » de 64 ans. Descendu à Paris en 1979 pour trouver du travail, il a longtemps fait de l'interim : « plomberie, électricité, chauffage », énonce-t-il à toute vitesse. En 2012, il effectue un passage dans un foyer, puis on lui propose un logement à Fontenay-le-Fleury. Mais bientôt, le loyer passe d'un seul coup de 500 à 800 euros.

« Je ne pouvais plus assumer. J'ai été voir la Mairie, ils m'ont proposé de loger à la maison de retraite. Ensuite, j'ai été hébergé chez des copains, mais à chaque fois, je leur donnais des sous pour le loyer, ils ne le payaient pas et on finissait par être expulsés. »

Le sexagénaire est inscrit sur les listes pour obtenir une place en foyer, mais l'attente est longue. Même avec les papiers qui prouvent qu'il suit une chimiothérapie pour combattre son cancer de l'estomac. Avec son assistante sociale, il a monté un dossier pour toucher sa retraite. « Avec ça, je pourrai peut-être même avoir un petit studio », espère Claude.

aux urgences de l'hôpital Mignot

Enfin, El Hassan est un exilé sarahoui de 38 ans. Torturé, il a fui le Maroc en 2009 et a atterri à Beauvais où vivaient ses parents. « Mais au bout d'un an, mon père est rentré au bled, et je me suis retrouvé sans rien. »

Entre 2011 et 2017, il a été hébergé dans un foyer, à Mantes-la-Jolie. Mais, « il y a eu des problèmes », souffle-t-il. Depuis deux mois, retour à la case 115. Lorsqu'il n'est pas hébergé, El Hassan dort aux urgences de l'hôpital Mignot. « Mais là-bas aussi, on a des problèmes avec les agents de sécurité. » Dernier soucis, et pas des moindres : El Hassan n'a pas de papiers. Une situation compliquée, que les travailleurs sociaux tentent de l'aider à démêler.

 

Demain matin, El Hassan, Farouk et Claude iront petit-déjeuner à l'association SOS Accueil à 9 heures. Puis, Farouk et Claude iront à la bibliothèque. Le premier, pour lire des romans, le second, des Picsou ou des Conan le barbare « pour ne pas penser à autre chose ».

El Hassan aurait voulu se rendre à la Croix Rouge pour consulter sur internet des vidéos de paysages et de musiques du Sahara, mais mardi, c'est le jour réservé aux femmes. En leur souhaitant bonne nuit, sur les coups de 22h30, Anne-Lise Lelong s'assure que chacun a rempli son dossier « SIAO », qui devrait leur permettre d'obtenir un logement. Et leur répète : « Vous savez que notre travail, c'est de nous assurer que tout le monde ait une solution d'ici la fin de l'hiver ». De quoi nourrir un petit espoir en se glissant dans leurs duvets.

Elsa Sabado
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique
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